Relation d’aide, traumatisme vicariant et épuisement

On ne me l’avait pas dit ?!? Ou bien peut être que je ne l’avais pas entendu ? Dans tous les cas si j’avais eu conscience, à l’époque de mes études, qu’il existait un facteur aggravant de l’épuisement dans la relation d’aide, j’aurais peut être vécu mon début de carrière différemment.

Il existe une petite part de moi qui aurait souhaité faire différemment. Et comme on ne change pas le passé, j’essaie aujourd’hui de transmettre ce message pour sensibiliser les lecteurs à ce sujet.

Dans cet article je vous propose d’aborder l’épuisement émotionnel et d’en comprendre certaines facettes au sein de la relation d’aide.

Après la lecture de cet article vous saurez notamment ce qu’est un aidant, une “usure par compassion” et un “traumatisme vicariant” et dans l’article de la semaine prochaine (sinon cet article sera trop long) vous trouverez des pistes pour les éviter ou en sortir.

Aidants naturels et aidants professionnels

Je vous situe une bribe de mon l’histoire:

J’étais psychologue depuis 5 ans lorsque je participais à “la journée des aidants” de ma ville. J’étais alors coordinatrice d’une association de lutte contre la maltraitance des personnes âgées et/ou handicapées, et cette journée était pour l’équipe de bénévoles et moi-même, l’occasion d’envoyer un message clair aux familles qui soutenaient au quotidien un proche dans la dépendance: “Prenez soin de vous !”

On les nommait les “aidants familiaux” ou “aidants naturels” ce qui les différenciaient des aidants professionnels.

Les pros, eux, bénéficient d’un cursus spécifique de formation dédié à l’accompagnement de personnes présentant une dépendance ou un handicap (maladie, précarité, isolement, …).

Les “aidants familiaux” n’ont pas toujours fait le choix d’être aidant et n’ont donc pas forcément de repères extérieurs pour débuter dans ce rôle.

Le travail des aidants

L’aide que l’on offre à un autre individu dans le cadre de notre travail ou de notre vie privée est un facteur aggravant de la fatigue émotionnelle. J’en parle régulièrement car il est important d’ouvrir notre conscience à cela.

Ce rôle, on l’appelle l’aidance. Lorsqu’on pratique l’aidance, on nous nomme “aidant”. Dans cette situation, professionnelle ou personnelle, nous sommes fortement sensibles à la qualité de nos relations.

“Coline est aide à domicile, elle accompagne de nombreuses personnes âgées, se rend chez elles et leur offre son énergie et sa joie de vivre au quotidien. Coline souffre de se voir attribuer un grand nombre de personnes à accompagner dans un temps très court. Elle explique également souffrir de ne pas pouvoir échanger avec ses collègues sur ce qu’elle vit et se sent parfois très seule.”

Qu’est-ce qu’un aidant ?

Ce mot “aidant” peut paraître un peu étrange mais c’est celui que l’on retrouve dans la littérature scientifique et dans les usages des services du médical et du social.

On pourrait en trouver des synonymes plus ou moins bien adapté, tel qu’accompagnant, accompagnateur, soutien, etc… mais le terme “aidant” semble pour le moment celui qui illustre le mieux ce rôle.

Aidant Professionnel …

Vous connaissez sans doute déjà les aidants professionnels : infirmière, assistante sociale, aide-soignant, aide à domicile, éducateur, assistante maternelle, …

Un aidant professionnel apporte un soutien et un accompagnement à d’autres personnes, souvent vulnérables et parfois présentant un handicap ou vieillissantes.

“Vanille est une “soignante” comme on l’appelle en établissement. Elle travaille en maison de retraite et aime énormément son travail. Vanille apprécie de pouvoir échanger avec ses collègues lorsqu’elle vit des moments douloureux auprès des résidents. Elle rapporte régulièrement sa difficulté à entendre les réprimandes provenant des familles des personnes qu’elle soigne chaque jour. La jeune femme dit qu’elle les comprend parfois mais qu’elle a l’impression d’être en “sandwich” entre les demandes de sa hiérarchie, la pression des familles et la vulnérabilité des résidents. Elle ajoute que “son perfectionnisme habituel” n’améliore pas sa fatigue au quotidien.”

… et aidant naturel.

Mais il existe également des aidants non-professionnels que l’on appelle “aidants familiaux” ou “aidants naturels” et qui accompagnent, non pas dans le cadre d’un contrat ou d’un emploi mais par la nécessité de la vie, une autre personne qui en présente le besoin.

Par exemple lorsque l’on soutien quotidiennement un proche malade, un parent en perte d’autonomie, ou un enfant ayant des besoins importants nécessitant de notre part de jouer ce rôle d’aidant et de soutien.

“Marion s’occupe de sa mère, victime d’un AVC qui a laissé des séquelles entrainant la perte de son autonomie, à l’âge de soixante quatre ans. N’ayant pas les moyens d’obtenir un hébergement en établissement, Marion a fait le choix de l’héberger chez elle, auprès de sa famille. Le choix lui a semblé naturel mais la mise en place et l’organisation ont été source de grande fatigue. Elle fait également référence à de nombreuses incompréhensions de la part de son entourage. Elle témoignera de situations de rejet de la part de certains et d’un manque de reconnaissance de la part d’autre de ses proches.”

Ce rôle là, souvent mal reconnu et généralement source d’une fatigue importante s’il n’est pas lui même accompagné. Cela peut-être dans quelques cas un choix, mais cela est bien souvent une situation imposée par le contexte et l’environnement de l’aidant naturel et donc dépendra de sa manière de l’accepter et de se l’approprier.

un facteur de risque pour la fatigue

Les études scientifiques ont observé les effets du rôle des aidants sur l’aidant lui-même: selon elles, hormis la valorisation et la gratification que produit cette acte altruiste (lisez ici les effets de l’altruisme), il existe une probabilité importante de développer un stress chronique.

Nous savons maintenant que le stress chronique contribue au développement de certains problèmes physiques et de problèmes psychologiques, ou qu’il peut également les exacerber (Cf. Centre d’études sur le stress Humain).

Valentine accompagne son fils, atteint d’une maladie et porteur d’un handicap. Il nécessite des soins importants et sa scolarité nécessite d’être adaptée à ses troubles. Elle vit un parcours du combattant pour trouver du soutien. Elle trouve du réconfort auprès des autres parents de l’association des familles vers laquelle elle s’est tournée, après avoir traversé une longue période d’isolement et d’épuisement.

En effet, les aidants vivent des quotidiens exigeants et stressants émotionnellement et physiquement.

Les scientifiques s’accordent pour dire qu’il est nécessaire que ces personnes puissent développer des stratégies leur permettant de s’adapter à cette vie de manière plus sereine et plus saine. Et qu’ils doivent se munir de certains outils et de soutien particulier tout au long de leur expérience.

Quelques croyances sur la relation d’aide

Revenons à mon expérience, j’étais donc psychologue depuis 5 ans et à ce moment là de mon parcours, j’avais la croyance que ces aidants familiaux étaient davantage vulnérables à l’épuisement émotionnel que les aidants professionnels.

Il faut dire qu’à l’époque on ne parlait pas autant de Burn-out dans les médias et je pensais très naïvement que nous, professionnels, avions suffisamment d’outils et de repères pour ne pas en être affectés.

Soutien d’équipe, formation, supervision et réflexion autour des bonnes distances me paraissaient être des alliés sans faille.

Je pense qu’à l’époque j’aimais me raconter qu’il existait une force de caractère, présente chez certaines personnes et capable de vivre et de traverser n’importe quelle épreuve.

Une sorte de mythe personnel dans lequel il existait des forces de la nature, ou peut-être une idée superstitieuse pour me protéger d’une réalité moins douce ?

Bref, cette année là, je compris qu’il n’en était rien:

Révélation sur internet, je suis tombé sur un site de psychologue du travail, Interstice, dans lequel la psychologue Sandrine Duhoux évoquait le sujet du “traumatisme vicariant”.

Traumatisme vicariant et usure par compassion

Le terme de “traumatisme vicariant” ne vous dit sans doute pas grand chose … pas plus qu’à moi à l’époque !

Peut-être que le terme d'”usure par compassion” vous parlera davantage ?

Les deux notions sont proches. Elles proviennent d’une constatation : les professionnels de la relation d’aide peuvent être affectés par l’écoute prolongée et répétée de traumatismes et de souffrances des personnes qu’ils accompagnent.

“Ce qu’on nomme le burn-out, ou épuisement professionnel, est classiquement reconnu comme étant causé par une augmentation de la charge de travail ainsi que par des stresseurs organisationnels. Cependant, concernant les métiers de la relation d’aide, ces facteurs ne suffisent pas à expliquer le profond mal-être des professionnels.”

Dans : Traumatisme vicariant : la souffrance des soignants, article du site Interstice par Sandrine Duhoux.

Cela faisait plusieurs mois qu’une force massive et invisible m’intimait de rester cloitré dans mon bureau et j’étais donc tiraillée entre ce besoin de protection et la force de mes convictions et de mon éthique de professionnelle qui me poussait à en sortir pour rejoindre les patients … la notion de “traumatisme vicariant”, voilà qui éclaira mon ressenti.

C’est quoi le traumatisme vicariant ?

Si j’essaie de vous simplifier cette notion, le traumatisme vicariant c’est, en quelque sorte:

Lorsque les personnes, qui accompagnent et reçoivent longuement et régulièrement des récits de vie traumatique, s’imprègnent petit à petit de ce récit et des détails qui le composent.

Insidieusement la perception puis, plus largement, la vision du monde, de celui qui reçoit et accompagne avec empathie cette souffrance, va s’en trouver altéré.

Christine Perreault, psychologue qui a étudié le traumatisme vicariant en lien avec son travail auprès du Service correctionnel du Canada, explique que le phénomène peut être décrit comme une sorte de “violation répétée de nos convictions, de nos valeurs et de nos croyances”.

Ce qui est touché chez nous:

  • nos valeurs,
  • notre vision du monde (comment on se représente ce qui nous entoure et notre place à l’intérieur de cet environnement),
  • ou encore notre identité,
  • notre spiritualité,
  • nos principes,
  • et parfois nos convictions,
  • nos croyances.

C’est quoi l’usure par compassion ?

On peut parler d’usure par compassion ou de fatigue par compassion pour désigner le même phénomène.

L’usure par compassion est une sorte de traumatisme vicariant que l’on retrouve dans les situations où un aidant intervient, en tant que professionnel ou bénévole, auprès de personnes « en grande détresse psychologique, de victimes de traumatismes ou de clients pénibles, affligeants, difficiles » (Figley, 1995).

Elle peut se manifester chez l’aidant par des signes similaires au Syndrome de Stress Post Traumatique.

C’est à dire que l’aidant peut avoir des symptômes que l’on observe chez une personne qui a vécu un traumatisme et qui continue à revivre le trauma par ses symptômes (sous forme d’agitation, vécu d’intrusion, réaction d’évitement, entre autre).

La fatigue par compassion serait, selon les études, davantage soudaine et intense qu’un épuisement professionnel (qui est, lui, un processus lent est progressif).

L’épuisement professionnel peut être un facteur de risque à l’apparition d’une usure par compassion.

De même, on retrouve un facteur de risque chez les personnes qui sont davantage enclin à entrer en connexion avec l’autre de manière émotive et/ou empathique … caractéristique qui regroupe une grande partie des aidants.

Et ce risque est valable, on l’observe chaque jour:

  • pour les aidants,
  • professionnels ou non,
  • davantage chez les non-professionnels car ils peuvent avoir moins d’outils de prévention (voir plus bas),
  • lorsqu’on accompagne des personnes qui ont vécu des traumas,
  • lorsqu’on accompagne des personnes en fin de vie ou ayant une maladie invalidante,
  • et bien d’autres situations encore, présentent dans le cadre de la relation d’aide …

Comment se manifeste cette usure par compassion ?

Cela ressemble en certains points à une dépression et en d’autres points à une forme de syndrome de stress post-traumatique.

  • une hypersensibilité,
  • une hyper-vigilance,
  • des troubles du sommeil,
  • de la nervosité,
  • un repli sur soi et/ou isolement,
  • des signes similaires au Burnout: désinvestissement des relations (on se retire physiquement et/ou émotionnellement des relations que l’on avait) voir une déshumanisation du lien (involontairement on commence à réagir face à l’autre comme on le ferait avec un objet), …
  • … autres signes possibles.

Comment éviter ou sortir de ces phénomènes ?

Les spécialistes sont d’accord pour dire que ces processus ne sont pas une fatalité et, néanmoins, que leur déclenchement pourrait être inévitable si l’aidant ne prend pas soin de s’en protéger.

Ce que les études montrent également, c’est qu’il existe des manières spécifiques et des stratégies adaptées qui permettent aux aidants d’éviter l’usure par compassion et le traumatisme vicariant … à condition, avant tout, d’être sensibilisé et informé sur ces phénomènes !

La semaine prochaine, vous trouverez ici la suite de cet article et vous aurez les pistes de solutions pour éviter et/ou sortir d’un traumatisme vicariant ou d’une usure par compassion.

Je peux déjà vous dire qu’il sera question, entre autre, de connaissance de soi, de lien à l’autre et de temps …

Merci pour votre attention ! Et à la semaine prochaine 😉

Ressources et bibliographie: “Fatigue des intervenants-es :comment composer avec les effets de la violence” par Christine Perreault; “Traumatisme vicariant Quand la compassion use…” par Monique Legault Faucher; Mammouth Magazine Numéro 10, mars 2011, par le Centre d’Etudes sur le stress Humain; “Guide sur le traumatisme vicariant: Solutions recommandées pour les personnes luttant contre la violence” de Jan I. Richardson du Centre national d’information sur la violence dans la famille.

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2 Replies to “Relation d’aide, traumatisme vicariant et épuisement”

  1. Merci pour cet article qui m’a éclairé à des difficultés dans ma pratique professionnelle. Infirmier hospitalier, j’ai été confronté au traumatisme vicariant. Et sans un appui dans le “monde normal”, ça peut être destructeur.

  2. article très intéressant. Je suis étonnée de voir que cela ne soit pas enseigné aux futurs thérapeutes, médecins, …, peut-être que j’ai mis le terme éponge émotionnelle derrière et que pour moi cela parait simple, et que je me trompe. Je croyais vraiment que c’était la première choses que l’on apprenait aux futurs professionnels de se forger une protection. Cela doit être très dur au quotidien.

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